Poussières d'étoile - Partie V

Publié le par Dragoun Lou

Poussières d'étoile
Partie V

 


Figé au milieu de la pièce, les poings crispés, Gabriel accusait le contrecoup de son arrivée. Ecrasé par l’assurance et l’insupportable décontraction de Duncan, il priait pour que son masque résiste à cette soirée.

Jouant à domicile - pour ainsi dire - tout en énonçant les règles de la partie au fur et à mesure, le juriste se délectait des signaux d’angoisse et de nervosité qui émanaient de Gabriel. Son visage avait beau être fermé, tout son corps trahissait sa vulnérabilité à cet instant. Bien que tenté d’en profiter encore, il n’en rajouta pas, gardant à l’esprit que tout homme a des limites au-delà desquelles il n’irait pas plus loin et ce, en dépit des conséquences. Lui-même s’était forgé des seuils à ne pas franchir. Toutefois il n’en faisait pas étalage, maintenir ses adversaires dans le flou se révélant, à terme, nettement plus payant.

Imperceptiblement, l’ambiance se modifia. La légèreté toute relative de l’accueil de Duncan se perdit dans le silence pesant qui lui succéda. La tension grandissante de la confrontation amplifiait le moindre changement, si infime soit-il, cette arène de combat. Et quelle arène !

Le luxe qui les entourait, n’altérait nullement la rudesse de leur face à face. Au contraire, il le sublimait. Qu’ils étaient beaux tous les deux, tirés à quatre épingles, se toisant, oublieux de tout le reste. Entre le cuir fauve des canapés et le bois sombre du mobilier, ce duel feutré était pourtant la parfaite illustration d’une scène de prédation, on ne pouvait plus primaire voire animale. Mortellement sérieux, les sens en alerte, le chasseur et sa proie se jaugeaient, chacun attendant que l’autre agisse, parle, bouge pour pouvoir s’ajuster au mieux. Il ne manquait plus que ce déclic instinctif qui précipite la charge de l’attaquant ou la fuite de sa cible.

Un tambourinement discret à la porte interrompit leur étrange connexion, les tirant brutalement de cette parenthèse hors du temps. Ils reprirent conscience dans un sursaut. L’avocat se détourna lentement d’une paire d’yeux scrutateurs pour ouvrir. Un garçon d’étage se présenta avec une desserte chargée qu’il fit rouler jusqu’à la table. Tout aussi professionnel que l’hôtesse de la réception, il tachait de se montrer invisible, de se fondre dans le décor pour laisser les clients à leur intimité. Il en avait rencontré des situations cocasses mais ce soir sortait de l’ordinaire. Loin des standards habituels, ces deux spécimens ne semblaient pas à la fête. Etrangement immobiles, l’observant dans chacun de ses mouvements, ils en devenaient flippants. Rarement il ne s’était senti autant indésirable, aussi se hâta-t-il de remplir sa mission et vider les lieux. Il ne s’autorisa à souffler qu’une fois rendu dans le couloir.

Dans la chambre, l’huis-clos reprenait progressivement envahi par un fumet délicat s’échappant en volute des cloches à plat argentées. Les soulevant les unes après les autres, Duncan, totalement remis de leur petit intermède, en vérifia le contenu et en fut satisfait. Il en salivait d’avance.

« Tu avoueras que ça sent nettement meilleur que ta bouffe en carton. »

Bien que sa phrase n’ait pas été calculée, il profita ouvertement de l’effet qu’elle produisit sur son interlocuteur.

Gabriel la reçut comme une gifle. Cette familiarité derrière l’insulte jurait avec l’ensemble châtié de grand standing qu’il subissait depuis son arrivée. Duncan s’abaissait-il à son niveau ou n’était-ce là qu’un énième rappel du poison qu’il distillait depuis qu’ils s’étaient retrouvés ? Sans ruer dans le tas, il réserva sa répartie pour des attaques plus incisives. Commençait-il à être immunisé contre ce venin ? Il l’espérait.

Se rapprochant, il inspecta la nourriture. Effectivement la présentation des mets et leurs effluves gourmands promettaient une expérience gustative des plus enthousiasmantes. Cela le peinait de ne pas être capable de leurs faire honneur. Il n’était pas homme à bouder la bonne chair mais le contexte lui ôtait tout plaisir sans oublier que le stress cumulé de ses dernières semaines avait eu raison de son appétit.

« Les recettes et le cadre diffèrent, mais la cuisine du Thobby vaut celle-ci, souligna-t-il malgré tout. En plus pour porter un tel jugement encore faut-il avoir de quoi comparer. Si ma mémoire est bonne, tu n’as jamais ouvert les paquets que je t’ai livrés. »

C’est qu’il est susceptible quand on touche à sa gargote nota Duncan.

« Et toi, es-tu déjà venu dîner au Saturne pour être aussi catégorique, répliqua-t-il au tac-au-tac. L’inconfort de Gabriel lui donna implicitement la réponse. C’est bien ce qui me semblait... »

Sur ce, ils s’assirent. Gabriel desserra sa cravate qui l’oppressait. La respiration facilitée, il prit son mal en patience.

« Avant d’entrer dans le vif du sujet, annonça Duncan. Je tenais à te féliciter. Tu as passé tous les tests avec succès.
— Des tests ?
— Oui des tests. Ne soit pas si surpris. J’avais besoin de m’assurer de ta motivation et de ta capacité à rester à ta place, poursuivit-il. C’est chose faite. Il enfonça le clou avec un bravo.
— Mais encore, voulut savoir Gabriel.
— Le fait que tu sois là pour commencer, que tu n’aies parlé à personne de nos entrevues… En fin de compte, tu n’as pas changé. Dès que tu te sens menacé, tu te carapaces et encaisse jusqu’à ce que ça passe, constata-t-il avec un faux air condescendant et hypocrite. Hérisson d’un jour, hérisson toujours. »

L’avocat revendiquait avec aplomb cette capacité de lire en lui, aujourd’hui comme hier. Il s’en était aperçu au lycée quand, pour s’intégrer, il avait cherché à se faire des amis parmi les gens de sa classe. Il avait observé Gabriel, le découvrant à distance, s’apercevant que s’il était si mal considéré, c’était parce que personne ne le connaissait vraiment. Bêtement, il s’était mis en tête de changer ça. Grave erreur.

« Derrière cette façade lisse, non seulement tu te caches mais tu te fuis dés que tu le peux, ajouta-t-il gagnant en virulence. A ce propos, tu m’as doucement fait rigoler en prétextant ton travail pour te débiner. »

Un petit rire lui fit écho. Duncan ne parvint pas à en identifier clairement le sens. Cela lui déplut. L‘heure n’était pas au doute ni à l’approximation. Il s’exhorta à rester concentrer. Gabriel enchaîna.

« Le hérisson a encore toutes ses piques, ironisa-t-il, avec fierté sans être ébranler par le piètre tableau que Duncan avait dressé de lui.
— Tu n’es pas bête au point de me mettre en colère. Avec l’option « je fais un scandale pour une intoxication alimentaire et adieu Thobby », je t’ai muselé, n’est-ce pas ?
— Oui, admit-il à contre cœur. Toi non plus, tu n’as pas changé, réalisa-t-il. Toujours aussi beau parleur mais en grattant un peu, on comprend qu’il n’y a rien, rien que de l’esbroufe. Tu parles d’un avocat. Un maitre chanteur oui. T’es bien assis sur ton serment ?
— De suite les grands mots, éluda Duncan. Tu tentes de m’apitoyer, tu me déçois. Quoique venant d’un lâche, c’est normal. Et tu sais quoi ? Ca ne marche pas déclara-t-il, intérieurement soulagé.
— « Je jure, comme avocat, d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. » Ca ne te rappelle pas quelque chose ? demanda Gabriel sur sa lancée. Et si j’allais, moi aussi, trouver ton patron pour lui toucher deux mots de ton attitude, se risqua-t-il insidieusement. Son bureau se trouve derrière quelle porte du cabinet Simon ? »

Duncan mastiqua sa feuille de laitue nullement inquiet par cette menace. Cette combativité de façade, aussi honorable qu’inutile le confortait dans ses certitudes. Gabriel était bien resté le même, passionné et intelligent. Il obligeait les autres à lui foutre la paix par des paroles calibrées et assassines mais celles-ci n’étaient, ô grand jamais, suivies d’actes. Le roi de l’esbroufe ici, ce n’était pas lui. Il décida d’élever le débat, cette joute lui plaisait.

« Tu connais le serment d’avocat, le contra-t-il reprenant la main.
— Je te signale que question étude : j’ai un niveau équivalent au tien. Et j’ai quelques notions de droit.
— Vraiment ?
— Ca t’étonne, on dirait, rétorqua Gabriel. »

Comment le pourrait-il ? Grâce à son enquête préliminaire, Ducan possédait quantité d’informations sur lui : niveau d’étude justement, lieu de résidence, situation familiale et professionnelle…

« Penses-tu. Quel intérêt d’avoir des diplômes pour finir là où tu es ? persifla-t-il pour donner le change.
— J’aime ce que je fais, je n’ai pas à en rougir. Toi, en revanche, je n’en suis pas si sûr.
— Je t’en prie, il n’y a pas de comparaison possible entre nous. Ne mélange pas les torchons et les serviettes.
— Torchon ou serviette, l’usage est le même : essuyer la merde des autres.
— Si ça te rassure de le croire, je te laisse à tes illusions trancha Duncan, campé sur ses positions. Au fait, tu gribouilles toujours ? »

Il vit passer une lueur de tristesse ou de regret dans le regard de Gabriel. Quelque part traitresse, cette réaction à la question la plus anodine qu’il lui ait posée, l’intrigua. Il se promit d’éclaircir ce point, manifestement sensible, quand l’opportunité se présenterait.

« Non, et toi, toujours la tête dans les étoiles ? Je n’ai jamais eu l’occasion de visiter le nouveau planétarium. A la pointe des dernières technologies, il parait que l’observation est grandiose et les animations sympas.
— Je n’ai plus le temps pour ces enfantillages cracha-t-il comme s’il reniait ce rappel d'une époque révolue. »

Un blanc se glissa dans la conversation. Il fleurait la nostalgie de cette période où ils étaient…amis. Duncan fut le premier à se ressaisir.

« C’est bien beau tout ça, mais ce n’est pas une réunion d’anciens élèves, on est là pour affaire et j’ai un travail à te confier. Et pour ta gouverne, mon patron est au courant pour ce soir. Il me fait entièrement confiance. »

Fier de ce recadrage, il se savourait le cillement de son vis-à-vis.

Gabriel, suspendu à ses lèvres, allait être fixé sur son sort. Avant cela, il devait s’assurer d’une chose.

« Tu...tu lui as parlé de nos histoires, s’enquit-il, horrifié que quelqu’un d’autre soit au courant de cet épisode peu glorieux.
— Non ! bien sur que non, c’est entre toi et moi. Mais il se trouve qu’au bureau, on a besoin d’un type dans ton genre. Je fais donc d’une pierre deux coups, avança-t-il. Tu restes à ma botte et se faisant, je boucle un dossier.
— Un type dans mon genre ?
— Fais pas cette tête, tu ne croyais tout de même pas que je perdrais mon temps avec toi pour rien. Quand tu auras fait ce que j’attends de toi, tu pourras retourner dans ta crasse.
— J’y crois pas, tout ce cinéma pour que je travaille pour toi, s’offusqua Gabriel. Avoue : tu te fous encore de ma gueule ! »

La réussite de son plan dépendait de la manière de présenter la suite. Le moment était venu d’entrer dans les détails. Comme un fait exprès ou une ironie toute symbolique, l’avocat débarrassa l’entrée pour entamer le plat principal : pièce de bœuf à la braise sur lit de pomme grenaille au romarin. Rien que le nom appelait à la curée. Le jus saignant teintait les tendres tubercules d’un alléchant rose. Le carnassier en lui s’en léchait les babines d’anticipation.

« Je veux que tu te fasses passer pour un stagiaire auprès d’un client en particulier…
— Mais je ne suis pas juriste, se récria Gabriel. J’ai juste les bases et encore. Depuis la fac, ce n’est plus très clair et la législation comme la jurisprudence ont forcément dû évoluer. Au fait, c’est quoi ta spécialité ? Le civil, le pénal ? Droit privé ou droit public ?»

Duncan comprenait cette interruption légitime mais il avait horreur qu’on lui coupe la parole. Par ailleurs le voir chipoter dans son assiette comme un gosse depuis le début de repas l’horripilait.

« Arrête avec tes pathétiques tentatives pour te dédouaner, je vais te le répéter une dernière fois : ça ne prend pas avec moi. Alors écoute jusqu’au bout au lieu de m’interrompre. Je suis avocat d’affaires. Cela relève du droit privé comme tu t’en doutes. Je fais davantage de conseil et de relationnel que de plaidoirie au tribunal. Encore heureux car je ne me suis jamais senti à l’aise dans cette robe noire informe et ridicule. Enfin bref, ce client a le goût du monsieur si tu vois ce que je veux dire, lui révéla-t-il. Je veux que tu te montres agréable avec lui, pour le mettre dans de bonnes dispositions. »

Le silence qui suivit cette dernière déclaration dura plusieurs longues et interminables minutes. Comme statufié, Gabriel se la répétait en boucle. L’avocat dévorait à belles dents sa viande, aucunement gêné par ses propos obscènes. Une petite goutte carmin perla du coin de sa bouche, qu’il essuya posément.

« Tu…Tu n’avais qu’à engager un gigolo. Je me disais aussi. Ton idée de me foutre à poil tout à l’heure n’avait rien d’une blague ou d’une nouvelle façon de m’humilier. Tu veux peut-être me baiser pour t’assurer que je pourrais le satisfaire. De maitre chanteur, te voilà proxénète, tu me dégoutes, acheva-t-il, essoufflé comme s’il venait de courir un marathon. »

Brusquement il se leva de table. La bombe qu’il craignait, venait de lui éclater à la figure. Il ne pouvait plus rester là, il avait besoin d’air ou de se plonger la tête sous l’eau. Tout pour se mettre à l’abri de cet homme, peu importait la méthode.

Malgré cet ardent désir de disparaitre, il n’alla pas bien loin. Rattrapé avant qu’il n’ait pu atteindre la poignée de son salut provisoire, il se dégagea violemment de cette main monstrueuse qui l’agrippait.

« Ne me touche pas, paniqua-t-il, tremblant de tous ses membres.
— Mais enfin, calme-toi. Je savais ton imagination fertile mais je ne la croyais pas aussi délirante et mal tournée, tenta Duncan pour dédramatiser finement la situation.
— Tu peux me demander tout ce que tu voudras mais pas ça. Coucher, je ne pourrais pas. »

Parfait, absolument parfait, c’était tout ce que Duncan voulait entendre. Je ferais tout ce que tu voudras. Il n’avait jamais été question de prostitution. Mais présenter ainsi le pire scénario, lui permettait d’exiger un peu moins avec la totale coopération de l’autre.

D’après ses sources, l’avocat savait que Gabriel ne fréquentait personne. Sa réaction lui donnait confirmation de ce qu’il soupçonnait : il était gay. Des flashs de sa semaine de l’enfer l’envahirent.

Pédé, tu aimes ça hein, tendre les fesses. T’en as aspiré combien de bites ? Tu vas voir…on va t’apprendre que le cul, c’est juste fait pour chier. Ces mots le torturaient encore, il fallait que ça s’arrête. La perspective d’en finir lui donna la force nécessaire pour canaliser cette colère qui sourdait en lui depuis. Il ne put réprimer une invective.

« Dis-moi, c’est d’écarter les cuisses pour un homme ou qu’il te soit inconnu qui te met dans cet état. L’ado homophobe est donc devenu gay. Pour un peu, je trouverais ça drôle, cingla-t-il. »

Gabriel baissa les yeux, soupirant sa reddition. Il cessa de se débattre et lui répondit, le front baissé, incapable d’affronter le regard haineux et vindicatif qui le transperçait.

« Contrairement à toi, je n’étais pas aussi prêt pour le sexe et le flirt. Ce n’est qu’en fac que j’ai compris les implications de ce que je t’avais dit et les conséquences pour toi, bafouilla-t-il cherchant ses mots. Et puis, il est arrivé, il m’a beaucoup aidé. Il m’a plu. Pas besoin d’un dessin pour connaitre la suite.
— …
— Trop dégouté pour en rire ou m’insulter, le provoqua-t-il, devant l’absence d’echos à son aveu.
— Tu fais ce que tu veux de ton cul, déclara Duncan d’un ton clinique. Tu n’auras pas à t’en servir ni avec moi ni pour moi. Tu as ma promesse.»

Il recula de quelques pas pour dissimuler son trouble sans compter que l’évocation de ce « il » lui laissait une sensation bizarre qu’il préféra occulter aussitôt.

« Reviens à table, on est loin d’en avoir fini. »

Gabriel murmura une phrase. Elle n’était pas destinée à ce qu’il l’entende mais simplement à extérioriser une vérité douloureuse. Pourtant, il en distingua chaque syllabe.

« Pour ce qu’elles valent tes promesses. »

Puis s’adressant clairement à lui, il demanda où étaient les commodités. Il partit s’isoler dans la salle de bain, grappillant cinq minutes pour surmonter le choc. Se rafraichir le visage lui fit du bien. Les mains posées sur les rebords en marbre du lavabo, il se fixait dans le miroir, essayant de trouver une solution dans les traits dégoulinants et pâles de son reflet.

A côté, Duncan s’était collé à la baie vitrée. Dans la nuit qui s’installait, il se surprit à lever les yeux en quête de l’éclat du phare céleste. Mais Vénus ne ressortait pas dans l’encre du ciel rendue opaque par une épaisse couche de nuages.

Son succès total dans cette première manche ne l’enchantait pas autant qu’il l’aurait cru. Il était content, ravi mais c’était loin de susciter en lui l’ivresse et l’euphorie de la victoire. Trop d'éléments se bousculaient dans son esprit. Quelle était d'ailleurs cette promesse qu'il n'avait soi-disant pas tenue? Lui en avait-il seulement fait une ?

A suivre...

Dragoun Lou

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