I.R.L: In real Life

Publié le par Dragoun Lou

Le thème est le coup de foudre.

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I.R.L.
In Real Life

 

En ce dimanche matin, Mathilde s’était levée aussi tôt que le reste de la semaine. Pas de grasse matinée, elle devait accomplir une importante mission. Bien sanglée sur son siège, elle démarra en trombe en direction de l’autoroute. Elle voyait déjà se dessiner l’entrée du péage.

Pour quoi d’ailleurs ? Trois cents kilomètres de bitume ? Pour son prince charmant qui théoriquement devait l’attendre au bout de ce voyage ? Cela lui parut soudainement si stupide, complètement fou et surtout tellement loin d’elle.

Ses doutes lui valurent une salve nourrie de klaxon puisqu’elle ne bifurqua pas contrairement à ce qu’elle avait indiqué en mettant son clignotant. Sans pour autant avoir l’intention de rebrousser chemin, elle tournait en rond à ce rond-point, le carrefour de sa vie.

En clair, elle n’avait pas plus envie de retourner se terrer chez elle comme la froussarde qu’elle avait toujours été que de tenter l’aventure en taillant la route.

Deux options d’un choix cornélien s’offraient ainsi à elle. La première lui ouvrait la porte de l’inconnu avec un possible bonheur à la clé, tout résidant dans cet effrayant « possible ». Quant à la seconde, elle la ramenait directement à la case départ, vers un quotidien qu’elle ne supportait plus mais ô combien familier et rassurant.

Une ou deux ? Deux ou une ?  Le remord de s’être débinée se confrontait au regret d’y être allée pour n’en récolter qu’une déception à hauteur de ses attentes c’est-à-dire immense. Le duel était serré alors qu’elle entamait un quatrième tour.

Elle prit une profonde inspiration et formula un sonore Alea jacta est teinté d’appréhension.  Ca lui avait plutôt bien réussi à Jules. Il l’avait franchi son Rubicon s’emparant de Rome dans la foulée. Elle espérait que ça irait aussi fort pour elle dans sa quête d’un partenaire.

Et puis le cœur a ses raisons que la raison ignore, comme on dit. Tiens donc, voilà qu’elle se motivait par un autre monument, de philo cette fois. Jusque là, son cœur avait visé juste, elle continuerait de s’en remettre à lui.

De toute façon, la fin bonne ou mauvaise valait mieux que l’incertitude amère d’un « si » ou d’un « peut-être ». Avant midi, elle serait fixée. Si sa raison se mettait du côté de son cœur, il n’y avait plus à hésiter.

L’option une remporta tous les suffrages, un vrai plébiscite.

Elle s’élança à la conquête de l’ouest, son ticket à porter de main coincé entre deux CD logés sous son autoradio.  Se calant à cent trente km/h sur la voie du milieu, elle mit de la musique pour couvrir le bruit monotone de la circulation.

La galette diffusa les notes de Ne me quitte pas de Brel. Mathilde la zappa illico. La chanson était absolument magnifique mais elle ne collait pas du tout avec l’épreuve qu’elle traversait. A la recherche de son autre, elle n’était pas prête à envisager une rupture avant même d’avoir, ne serait-ce que commencer un rapprochement physique.

Elle reconnut alors les délicieuses mais non moins fatales crêpes aux champignons d’Olivia Ruiz. - Mercredouille - il s’agissait encore d’une séparation ou plutôt des méthodes radicales d’une demoiselle pour faire revenir son homme et le garder. Elle passa au titre suivant. 

Mathilde se dit qu’elle n’avait pas eu la main heureuse en choisissant au hasard quinze morceaux de sa play-list ipod afin de les graver sur un laser. Inconsciemment s’était-elle préparée à souffrir ?  Elle se crispa légèrement à cette éventualité. Si elle partait perdante d’avance, autant qu’elle fasse demi-tour tout de suite. Elle n’avait parcouru que cinquante kilomètres.

Elle se secoua, refoulant ce scénario catastrophe au plus profond d’elle. Cette victoire lui donna une petite soif, aussitôt assouvie par une gorgée d’Ice Tea. L’association ne fut pas longue avec la pub ventant les mérites de cette boisson. « Drink positive. » Quel ridicule ce slogan ! Heureusement, il était compensé par un porte-drapeau vraiment canon. Si son prince ressemblait à Hugh Jackman, elle n’irait pas s’en plaindre. Elle savait qu’il était grand, mince et brun, comme l’acteur. Tout à fait son type.

Elle panique  de la même Olivia débuta, enfin une chanson de circonstance ! Sa vieille caboche était du genre retord, la revoilà en train de gamberger de plus belle.  S’était-elle seulement arrêtée ? Non.

Son esprit carburait à plein régime depuis son réveil aux aurores. Mathilde repensa alors aux évènements des mois précédents qui l’avaient conduite, sans jeu de mot, à entreprendre ce périple insensé.

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A son anniversaire, ses collègues n’avaient rien trouvé de mieux à lui offrir qu’un an d’abonnement à un site de rencontre. Si tous les cadeaux ont un sens caché, elle n’avait pas très bien su comment interpréter celui-là. Elle joua la carte de l’humour,  rigolant - un peu jaune sur les bords - de la plaisanterie tout en se jurant intérieurement de ne jamais s’en servir.

OK, elle était seule. Ok, elle ne faisait pas trop d’effort pour remédier à la situation. Ce n’était pas une raison pour que son désert affectif, qu’elle espérait malgré tout passager, devienne le centre des potins de son lieu de travail. A sa décharge, elle gardait quelques séquelles douloureuses de sa précédente relation. Son ex lui avait bien cramé ses petites ailes de romantique amoureuse avant de foutre le camp. Il parait qu’on apprend plus de ses échecs que de ses réussites, cette leçon là, elle s’en serait bien passée. C’est la vie… Rah ! Encore un poncif mais qui pouvait-elle ennuyer avec ses radotages. Elle voyageait en solitaire, et elle se supportait très bien. Parviendrait-elle à se gonfler elle-même ? Bonne question.

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Vieille - pas tant que ça - caboche, fous-moi la paix

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Elle avait donc rangé son super cadeau aux oubliettes. Seulement l’annonce du mariage de sa plus jeune cousine et de sa grossesse, lui rappelèrent cruellement le froid de ses draps comme la course de son horloge biologique. A trente-deux, elle était toujours consommable mais plus de la première fraîcheur.

Sentant poindre la déprime du célibataire, la mémoire lui revint. Elle se soigna en se rabattant sur le site de rencontre. Quelle thérapie ! Internet était un vrai miroir aux alouettes, elle joua la carte de la prudence. D’un autre côté, à l’abri derrière son écran d’ordinateur, certaines inhibitions n’avaient plus lieu d’être. Elle s’inscrivit, la fleur au clavier, tout en essayant de ne pas trop se dévoiler ni se prendre le choux.

Elle ne voulait pas risquer de devenir la proie d’un détraqué ou d’être démasquée par ces vendues du boulot. Elles écumaient peut-être les vitrines de ce supermarché de l’âme-soeur. Qui sait…

Mathilde remplit son profil le plus sincèrement possible tout en enjolivant quand même certains détails. Pas sur qu’elle aurait des retours si elle se décrivait comme quelconque, pas très courageuse, un poil maniaque concernant le rangement et la critique assassine. Elle avait cette facilité un poil masochiste de se trouver toujours plus de défauts que de qualités. 

Jeune femme discrète, pétillante, à l’humour décalé : bateau, mais ça ferait l’affaire. Elle n’avait enregistré ni sa photo ni son véritable nom. Juste un prénom, son troisième que personne en dehors de la famille ne connaissait : Juliette comme sa grand-mère. Au cas où, elle précisa qu’elle n’avait rien à voir avec les Capulet de Vérone. Ce trait d’humour  tapoté sous l’inspiration - que Shakespeare lui pardonne - fut effacé dans un autre moment d’inspiration, deux heures après. 

Elle jeta ensuite sa bouteille dans l’océan numérique, attendant que quelqu’un la repêche et la trouve suffisamment intéressante pour y donner suite. Elle ne ferait pas le premier pas, s’évitant de s’emballer pour des chimères. 

Les différentes réponses qu’elle obtint, ne la convainquirent que d’une chose : arrêter ces conneries et vite. L’empressement des uns, la curiosité des autres la mettaient extrêmement mal-à-l’aise.

Un message retint pourtant son attention. Grosso modo, il contenait la même chose mais la manière différait. Le vocabulaire et les tournures employées le sortaient subtilement du lot. Elle fit ainsi la connaissance d’un certain Matthieu.

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Mathilde  doubla un camion qui en doublait un autre. Sa Punto rubis délavé n’avait rien d’une routière, loin de là. Pour peu qu’elle ait eu des bagages et qu’elle eut à monter une côte, elle n’aurait jamais pu dépasser un véhicule. Limite si elle ne devait pas sortir et pousser pour pouvoir arriver au sommet. Son gros veau lui suffisait en ville mais pour affronter les kilomètres et les dénivelés, il trainait la roue. Là, elle était à vide et en terrain plat, elle pouvait se le permettre.

Elle regagna la voie centrale dés qu’elle le put. En vitesse, non plus, elle ne tenait pas la comparaison.  Elle laissait volontiers sa place à gauche aux fondus de la pédale d’accélérateur. Elle grimaça un peu quand une Twingo d’un jaune caca d’oie hideux, la devança. Quelle honte de se faire damer le pion par une citadine de sa catégorie ! Cent quarante au compteur, et la fiente motorisée gagnait du terrain. Pff ! Pas juste.

Encore deux cents kilomètres.

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Matthieu. Lui aussi, par discrétion, n’avait pas mis sa trombine dans son profil. Le mystère et l’affranchissement de l’image disait-il ou plutôt écrivait-il, facilitaient le dialogue et nourrissaient la curiosité. Elle partageait son point de vue sans réserves ni restrictions. 

Aux échanges de mails succédèrent les rencards MSN. Tout ce qu’elle apprenait sur lui, lui plaisait. Ils avaient passé l’âge des conversations kikoolol*, des « lut », des « mdr » et compagnie. Ils ne se privaient pas pour autant de s’envoyer de temps en temps des « il roxxe sa môman » - ça déchire - ou des « bath » - c’est génial - accompagné de wizz et autres clins d’œil animés made in messinger. Le cochon dansant la faisait s’esclaffer à tous les coups. Ils déconnaient un peu et rigolaient beaucoup.  Trop bath !

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Plus que cent kilomètres.

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A d’autres moments, ils discutaient travail. Elle officiait dans le rayon littérature jeunesse d’une grande surface de produits culturels et lui était enseignant en primaire. Il s’occupait d’un CM2. Ils comparaient souvent leurs impressions sur certains ouvrages. Elle l’informait des nouveautés et il lui fournissait des armes « bankable » pour écouler sa marchandise. L’argument « Pédagogico-ludique » faisait mouche auprès de parents concernés par l’éveil de leur progéniture.

Pour l’un de ses projets, Matthieu avait eu besoin de ses lumières sans filtre. C’est ainsi qu’ils en vinrent à parler directement par téléphone.

Ce glissement du purement virtuel, à la réalité, certes encore impersonnel puisque il s’agissait d’un coup de fil, se fit naturellement. Mathilde n’hésita pas à lui donner son « 06 » sans jamais le regretter.

Elle craqua littéralement sur le son de sa voix : grave, chaude, virile qu’un accent rendait encore plus exotique et attrayante. Le coup de chaleur était garanti à chaque appel.

MSN devint l’exception et le téléphone la règle. Mathilde se découvrait bavarde avec lui pour faire durer le plaisir plus longtemps. Matthieu ne s’en plaignait pas au contraire. Il appréciait son rire lui avait-il avoué au détour d’une explication. Un point pour elle qu’elle récompensa en lui révélant son prénom usuel.

Leur gagne pain se complétaient, leurs loisirs, eux, étaient similaires à leur grande satisfaction. De la génération du Club Dorothée, ils avaient grandi avec les Chevaliers du Zodiaque et Sailor Moon.  Ils en avaient d’ailleurs conservé des traces indélébiles - Par les météores de pégases ou Cicatrisation lunaire exécutiooooonnn ! - et le goût du manga.

Cette passion commune les poussait dans des débats relevés sur leurs mangaka favoris, titillant la jalousie de l’autre concernant les trésors de leur collection.

Matthieu était le fier détenteur d’une dédicace de Setona Mizushiro, l’une des meilleures artistes traduite en France. Il l’avait eue lors d’une Japan Expo. Mathilde en était verte parce qu’elle aussi, avait fait le déplacement exprès pour en avoir une pour en définitive, rentrer bredouille. Trop de monde.

Ils s’étaient donc croisés dans cette grande kermesse de la Japanimation. Ca la rendit toute chose, débridant un peu plus ses fantasmes de lui.

De Mizushiro, ils adoraient X Day*. Les personnages de cette histoire déversaient anonymement leur maux sur le t’chat de leur lycée, voulant le faire exploser pour s’en libérer. Le projet fédérateur les avait poussés à se côtoyer, et de fil en aiguille, ils avaient mutuellement pansés leurs blessures.

De là, avait germé l’idée d’une rencontre I.R.L. : une rencontre en vrai, en chair et en os, un face à face, quoi ! Matthieu fut le premier à la proposer. Mathilde prit peur. Elle aussi voulait plus, cependant elle craignait le jugement de l’image et surtout  de perdre ce qu’ils avaient construit durant ses semaines de complicité. Il réussit à la rassurer, puis à la persuader. 

Comme ils résidaient à plus de six cents kilomètres de distance, ils décidèrent de faire moite-moite, trois cents kilomètres chacun. Ils devaient se retrouver dans un Mac Do. Pas très glamour pour un premier rendez-vous, ils avaient paré au plus pratique. Le raffinement viendrait avec les suivants. Chacun d’eux croisait les doigts pour qu’il y en ait d’autres.

Matthieu l’attendrait avec un bouquet de gerbera, ses fleurs préférées. Si elle arrivait avant lui, il la reconnaitrait à sa petite robe mauve.

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Mathilde n’avait prévenu personne de son escapade. Sur sa table, elle avait déposé en évidence une note avec les coordonnées de Matthieu, l’adresse du fast-food et du site internet. S’il lui arrivait une bricole, la police saurait dans quelle direction chercher.

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Elle sortait du péage. Plus que cinq kilomètres. Sa tension grimpait en flèche.

Un M doré lui signala qu’elle était à destination. Elle se gara.

Elle aperçut Matthieu assis à une table de la terrasse, un bouquet devant lui. Elle, qui s’était fait tant de soucis, sortit, l’esprit totalement blanc, pour le rejoindre. Elle vivait l’instant sans calculer quoi que ce soit et le savourait. Enfin, elle mettait un visage à cette voie enchanteresse qui l’avait capturée depuis si longtemps.

«  Bonjour Mat’, dit-elle en s’approchant.
— Salut Mat’, répondit-il avec un sourire complice. »


 FIN

* kikoolol : Lol généralement utilizé sur lé t’chat mdr le kikoolol è 1 mélanj 2 « langaj » SMS XD 2 phonétike lol avec dé « lol » à chake f1 2 phrase ou preske lol à grand renfort d’émoticone ou 2 smiley lol J

Traduction : Généralement utilisé sur les t’chat, le kikoolol est  un mélange de « langage » SMS,  de phonétique, avec des « lol » à chaque fin de phrase ou presque, à grand renfort d’émoticônes ou de smiley.

* X Day, série en deux volumes de Setona Mizushiro, tous parus en France chez Asuka.

Dragoun Lou

Publié dans one-shot - original

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